mardi 26 août 2008

Poussières...

Hier, une bonne étoile, un ange, ou je ne sais qui ou quoi d'autre. Une petite nostalgie comme une flamme. Revient l'odeur de l'herbe coupée de la fin d'été, et le matelas grinçant, et les plantes vertes dans le salon, et le sucre pour que le chewing-gum que l'on mâche ne perde pas son goût, et la peur du prochain cours affreux, et l'envie très forte d'être à Noël, les enfants qui jouent dehors, et moi, le nez dans ce livre. Le hasard, un minuscule coup de baguette magique sur la tête, car tout ça, c'est de la magie, ce petit sursaut de surprise incontrôlé en découvrant une couverture si vieille mais familière, de celles où l'on murmure "mais je me souviens..."
De ces moments où l'on ne peut s'empêcher de murmurer, quand bien même seul le chat entendra, et peut-être quelques fantômes, alors qu'on pourrait juste le penser très fort. Avertir tout le monde, au-delà des murs, au-delà des mers, avec ce murmure.

C'est un livre à la couverture de cuir noir, aux pages jaunies, avec la signature de la Grand-mère à la première page, parce que ce livre était sien, au tout début. C'est un livre qui s'appelle L'amour est mon berger. C'est un livre des années 50, qui a le parfum que les livres de maintenant n'ont pas. Il a le parfum d'un vieux Grenier, celui de la Bretagne, et celui de l'enfance.
L'auteur de ce livre ? Je l'ignore. Je ne la connais pas. C'est un livre que j'ai découvert enfant, et lu, et c'est une inconnue. Je ne sais pas qui elle est, qui elle a été, où elle est née, quel était son parfum préféré, quelle musique la faisait rêver.
Mais je connais ce livre, alors je connais d'elle un petit quelque chose, un minuscule quelque chose, et qu'elle fut Ruan plutôt que Sylvia ne m'étonnera pas.

Je me rappelle Ruan et Sylvia. Je me rappelle leur maison, le presbytère, et l'ambiance n'est pas si éloignée de celle dans laquelle, je crois, Emily et l'infernal Branwell, Charlotte et Anne vécurent. Il y avait un papa-pasteur bon mais son aspect est dur et inébranlable, et une maman très belle mais lointaine. Il y avait ces deux petites filles, et un tout petit. Il y avait Sylvia l'ainée, jolie petite fille aux boucles blondes, qui se sait belle, et charmante. Quand elle ira à l'école pour la première fois, tous les enfants, seront attirés par cette beauté, attirés comme des papillons de nuit par elle. Mais elle, l'intouchable, jouera à la princesse méprisante. Elle sera princesse, et voilà sa cour. Et quand elle pleure pour la première fois devant Ruan, qu'elle a la déception au bord des lèvres, Ruan verra qu'elle n'est plus enfant, alors qu'elle, elle s'accroche de toutes ses forces à Petit Homme.
Ruan est petite et brune. On ne peut décemment la comparer à sa soeur ainée sans mettre en lumière son manque de beauté, son manque de charme, son manque de tout. Sauf son intelligence. Mais toi, tu es beaucoup plus intelligente que moi...
Quand elle, elle ira la première fois à l'école, elle tentera désesperement d'attirer les enfants, pour se faire des amis. Hélas, elle n'a pas l'avantage d'être belle, et son esprit a beau être fin, on la met de côté, parce qu'elle n'est même pas princesse, juste une dame de chambre, ou une paysanne. Une petite chose, une petite mauviette.
Mais elle a plus, tellement plus. Elle a son imagination débordante. Elle a un ami, Petit Homme, pour qui elle coud des vêtements avec les rubans des vieux chapeaux.
De ce livre, juste des souvenirs, des images. J'en ai parcouru, des landes, des châteaux, des palais ! Je les ai tous foulés de mon pas autrefois si rapide, et on y entend le vent dans les falaises des Côtes d'Armor.
De ce livre, je me rappelle tout, et rien. Du père, triste, qu'il est naturel de voir prier tant qu'il fait l'office, mais la chose devient étrange quand ce n'est plus l'heure. Maman est belle, est aimée, c'est une amazone, et elle aussi est triste. Elle est pleine de fougue et se fâne, et oublie de s'occuper convenablement de ses enfants. Mariage malheureux et elle tape de sa cravache ses bottes de cavalière, et pour la première fois, les enfants ont peur de leur maman. Je me rappelle la première sortie de Ruan en ville et son étonnement dans les rues crasseuses de Londres (Etait-ce Londres ?) et son amitié avec ceux dont on n'attend rien, pour les pires raisons qui soient, les derniers de la classe, un petit enfant noir et une petite aux cheveux sales.
De ce livre, je me rappelle la douceur un peu mélancolique, et les premiers émois d'une tranquille héroine, une femme-enfant. Une enfant qui devenait femme mais était toujours la petite fille de 7 ans, sereine et un peu mal-aimée, toujours sous-estimée. Pieuse sans être bigotte, ni croyante aveuglée, surtout pas, et qui chante à tue-tête les psaumes, recroquevillée d'horreur dès que trop de gens s'approchent d'elle, tétanisée dès lors qu'on l'arrache à sa tranquilité, et son David qu'elle aime tant. Elle, la petite mauviette... amoureuse et muette.

Ce livre est là, tout près de moi, comme un vieil ami que l'on retrouve. On lui sourit, un sourire imbécile peut-être, mais spontané, tout en le soupesant, en le regardant sous soutes les coutures. Et attention à cette page qui va bientôt tomber...
Je l'ouvrirais, à nouveau, demain, ou après-demain. Le jour d'après.
Il y a si longtemps que je ne t'ai pas vu. Tous les autres livres de mon enfance sont près de moi, le sais-tu ? Je les ai récuperés vaillament. Petit soldat investi d'une mission, sauver les livres du Grenier. Elizabeth Goudge et sa vallée qui chante à jamais, et sa sorcière blanche, et son auberge d'un autre temps, cette arche dans la tempête. Catherine et Heathcliff ici, Alice là-bas, et Monsieur Harley Quinn qui m'intrigua tant. Eux, les amis et les conquêtes, ont vieilli avec moi.
Redécouvrir. Est-ce que ce sera pareil qu'avant ? Vas-tu me décevoir ? M'éblouir peut-être ! T'aimerais-je, toi dont je ne connais plus que l'ombre ? Et si ce n'est pas pareil, est-ce parce que j'aurais grandi ? Non, bien sûr.
Trop de questions dans une si petite cervelle. Et peu importe les questions. Allons ! Une nouvelle aventure !
On retrouve un livre que l'on avait oublié, dans le Grenier, et c'est une émotion pareille à une flamme.